Jean-François Joubert
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mes livres et nouvelles, neufs ou d'occasion

31/12/2014

mes livres et nouvelles

 

Extrait de Alezan Breton : 

 

Alezan Breton

La camionnette démarre. Plus d'une heure de trajet, pied au plancher sur la voie expresse, avant de trouver une herbe verte translucide, un peu de jaune primevère. Nous voici à l'entrée du labyrinthe végétal, ancien champ de blé qui a mué sous le chant des coups de pelle d'un tracteur. Nous avançons. Je fais partie d'un groupe de personnes qui s'approche, doucement, de l'encart. Dessus, il est noté en lettres d'or : « N'entrez pas sans boussole, les énigmes vous aideront à trouver la sortie mais, en cas de perte de mémoire, attention au désespoir. Vous ne trouverez pas le verrou, et ici guère de clef ! » On rigole, mais cela ne va pas durer. Il s'agit d'une blague, sans doute. On entre sans plan, sans regret, le sourire aux lèvres, pas d'énervement. Il est midi, nous venons en sortie collective de l'hôpital de Bohars. Nous avons tous un peu perdu la tête, alors trouver le Nord, ne sera pas folichon, mais comme deux infirmiers nous dictent notre voie, c'est sans peur que nous allons au premier panneau, lire ces informations.

Moi, je suis un ancien marin amateur, plus habitué aux champs d'eau de mer, aux histoires de la ville d'Ys, et à l’hippocampe d'Océanopolis. Un peu inquiet, j'entre dans mes souvenirs en tentant de suivre le rythme de la tête du convoi de notre équipe de bras cassés. J'arrive à lire la première phrase de la journée, qui s'annonce radieuse sous ce soleil un peu froid. Surpris, je reste sans voix et le rire d'Arnaud s'élève, hurlant comme un lapin pris au collet. Il a un rire provenant d'outre-tombe – je m'y suis habitué, au bout d’un certain temps –, heureusement que nous ne sommes pas dans des catacombes ! Sur le premier panneau, il est marqué à l'encre de tes yeux, non, ce n'est pas vrai, nous rions car ils ont osé glisser la célèbre blague du cheval blanc d’Henri IV, en guise d’énigme. Je lévite, je m'exporte sur une contrée réelle, ce cours où je demandais du secours, à l'occasion d'une rare promenade à cheval. J'avais un gris, oui, une robe grise, et l'envie de rester au pas, au trot maximum, mais il n'en sera rien. Comme le dit un vieil ami, « la vie des fois..., hein ! » et je finis ici, la vie parfois est source de surprises... 

J'ignore pourquoi, mais je la sens pas, cette promenade… Cette respiration en dehors de l'hôpital, bien sûr nous sommes en groupe… mais les infirmiers ne passent pas de brevets comme aux colonies de vacances. Très vite, je remarque qu'ils avancent les blouses blanches en tête de peloton, sans même penser aux membres du groupe qu'ils surveillent. Dès le premier panneau, nous sommes déjà tous dispersés. Je remarque que les règles de sécurité sont totalement absentes, et je divague, je m'exporte sur mon passé troublé, ma maladie me pousse dans mes retranchements, sur mon adolescence, sur la violence de ma rencontre dans ce centre équestre avec un étalon en robe grise mouchetée de blanc. Jeune, je ne voulais pas apprendre à diriger cet animal dans un tourniquet. Je voulais me défouler, courir, sortir du manège, je voulais respirer, entendre la respiration de mon cheval gris. Mais ce que j'ai surtout appris, c'est la chute. Je montais au bord de la mer, nous allions, pimpants, sur les dunes de sable chaud, aux genêts éblouissants, tiges marrons et fleurs citron. Je passais les étapes, les grillais semble-t-il, non sans jubiler, insistant pour aller directement en mode promenade, balade, et je discutais fermement. Alors on me donna une bombe et je pris les rênes, refermai les jambes sur le flanc de l'animal, ni noir, ni blanc, mais de ce gris qui heurte ma voix de souvenir… Je choisis cependant une certaine prudence en me plaçant résolument au fond, bon dernier, car jamais je n'avais su ou vu comment diriger une bête qui faisait trois fois mon poids, capable de manger un champ d'herbe rouge sang en un après-midi. J’étais impressionné mais un peu fou, déjà. Je montai sur la croupe de ce non poney, j’étais à dos de cheval, bien calé  et en file indienne nous avançâmes. Je me souviens du plaisir d'aller m'aérer l'esprit sans pâlir, je me souviens de la première chute, quand l'animal osa contredire mon ordre en s'arrêtant net devant un tas de fleurs qui poussaient sur de vielles branches. J'avais beau tirer en arrière sur les fabuleuses rênes qui me donnaient cette vitalité d’Ogre, je ne pouvais rien faire contre son envie de gloutonner les bourgeons de ce vieux tronc d'arbre. Ce n'était pas un saule pleureur, mais un de ces arbres si beaux qui donnent des fleurs violettes, roses, la peinture non plus n'est pas mon truc. Alors l'évocation de cette balade me fait l'effet d'un innocent sortant de prison qui découvre l'air, le grand air, et qui ne sait poser des noms, des mots sur les merveilles de la nature. Nous allâmes sur une plage faire courir, lâcher les chevaux. Le passage à gué se passa bien, découverte du trot et du mal au fessier qui l'accompagne, seule cette chute en arrière, mais à une non-vitesse absolue, me chagrinai. Or nous rentrions, et je tenais toujours les rênes, et cette bombe qui ne cessait de descendre sur ma tête de moineau, je rêvassais un peu, faut bien l'écrire, avant d'entrer en code ridicule.

Imaginez une tête brûlée qui flambe sur son beau cheval gris et qui d'un coup ne contrôle plus l'animal qui, fort de son caractère retors, ce bien bel étalon, sort du rang, oublie l'odeur des croupes de ses confrères et consœurs qu'il supportait peu ou prou. Je l'appris en une fraction de seconde, puisqu'il partit de son plein gré courir dans un champ bordé de talus hauts coupe-vent, mode Bretagne. Dès l'entrée du champ couvert de bouse de vache, et de champignons psychotrope, je quittai le pas, le trot, pour m'installer au galop. « Jimmy » leva les sabots, pas d'alternative pour ma pomme, cette allure folle, le galop, sans les étoiles, ma bombe me heurtait le front.

 

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