Jean-François Joubert
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Le carnaval des cieux (extrait)

01/02/2014

Le carnaval des cieux

Jean-François Joubert

 

 

 

Certains soirs, des questions hantent mon existence !

  Lui, elle ?

  Qui des deux ai-je connu le premier ?

  La mer ou mon père ?

  Je sais que la première, très tôt, a surpris mon père, et depuis son cœur parcourt le monde, à l'endroit, à l'envers. Nous, nous attendons sans patience son retour. Moi, petit animal terrestre, je comble ses absences par de longues nages dans l'oubli. L'eau froide me berce, puis perce cette souffrance qui naît de la nuit. Sur la berge, le reflet de ce miroir bleu/vert, par sa beauté extrême, finit par noyer mes peines. La mer attire nos regards, et nous entraîne, loin, dans ses murmures. Au bleu profond de son iris, l'homme mort-né ressurgit...

Souvenir amer !

Ta voix manquait dans tes silences, et cette certitude des maux passés ne me permet plus de prononcer cette phrase :

"Papa, je t'aime !"

Sourd, tu es enseveli sous toutes ces fleurs.

La mort t’a surpris, ce jour où tu promenais ta mélancolie sur la plage. Depuis, je souris à chaque vague, elles sont porteuses de mes messages. Elles savent t'offrir ce que je n'ai jamais pu te dire...

 

* * * * *

 

Un daim passa au centre du cercle de feu, sans brûler ses ailes. Ce devait être une licorne montée par une amazone. En ce jour de conseil,  Pezrec, maintenant âgé, – quelques lunes pleines, quelques lunes mortes–, tenait ses notes, sa vie, sa voix. Il incantait les dieux du vent, de la terre, des lumières et le saint mystère de l’univers. Devant lui et au sein du cercle de feu de bois, orange glacé et flamme bleue cendrée, absorbé par la poussière de granit, un barde nain accompagnait de sa lyre gauloise l’Hermite, aussi fier qu’un cheval au galop dans sa tenue de cérémonie. Le druide Pezrec dévisageait le ciel, sa barbe grise masquant sa peau halée, sa robe blanche, son collier de corne de cerf limé par le temps et par Arthus, le maître des arts et du brillant.

 

Tout ce beau monde habitait la forêt du Cranou, versant ouest des monts d’Arrée, près de Rumengol, en l’an 600 de notre ère et quelques poussières. La Bretagne antique : dans une clairière à l’orée des arbres centenaires, – cèdres, pins, châtaigniers, hêtre, houx et boulots –, des cèpes, des trompettes de la mort, et une poignée d’amanites phalloïdes, un chaudron magique, formaient le décor. Pourquoi ce soir ? Cette nuit, ces deux sages s’accoquinaient pour connaître le chemin des astres. Ils voulaient consulter les dieux Cernunnos et Dagda, l’un mâle cosmique et  l’autre si viril  qu’il semait le blé dans les champs en s’accouplant avec des sirènes. Il aimait tant  les femelles qu’aujourd’hui l’image que l’on a de lui, ce gourdin gigantesque porté par des bœufs sur des roues de charrette, est presque comique. Tout un symbole phallique, tant sa virilité était insensée. Pourtant, on le jugeait bon et le diable ne filtrait jamais son âme, sceau de liberté et de bonté. Sa seule  faiblesse, qui attirait tant les prières des Hommes,ommes pour les belles dames de l’Océan, le poussait à faire bien des bêtises.

 

Mais trêve de digression. Pezrec chantait une ballade, seul au centre du cercle des pierres posées par ses frères celtes, poussé par une force généreuse encore incomprise. Quand je sonde l’antre de mes ancêtres, personne ne me donne de réponse. Personne ne possède les clefs de l’orientation de ces pierres de cérémonie. Selon une étude très précise des constellations,  quand le regard vert de gris de ce druide mi-homme mi- démon se levait la nuit, il calculait la position des étoiles, surtout celle de la tête de Lion. Allez savoir pourquoi celle-là ? Son savoir est parti dans sa tombe, seules les rumeurs des siècles ont diffusé un zest de sa connaissance profonde des règles et lois de l’univers, formation de planètes, source d’étoiles, et nébuleuses aux gaz couleur de sang, d’émeraude et de mer, fruit de notre mère la Terre !

 

Je suis un petit homme sans savoir. Mes insomnies guettent mes nuits. J’arpente des pentes douces et confuses, je peuple ce temps par des monstres des abysses et la bise de l’astre qui grise nos sens me donne des flopées d’images qui restent, telle l’ancre d’un voilier dans ma mémoire. Oui, je dérive vers un temps abstrait. Parfois, le souvenir vague et la sueur sur mon cœur, la peur aussi navigue dans ma paroisse, mon âme grise, ni ange, ni démon, je cherche juste à comprendre pourquoi je porte l’enfer dans mes gènes…

 

Je vis loin de la forêt du Cranou. Ma vie est faite d’histoire de France, mais ma ville de naissance porte l’essence des vents marins. Brest, ville militaire, base stratégique des ogives nucléaires, une rade magnifique à l’allure grise, comme ses nuages qui se percent assez souvent et pleurent leur misère austère sur nos corps couverts de couche imperméable. Que ce soit en été, au printemps, automne ou hiver, le Gulf Stream, doux courant d’eau chaude, tempère cette région. Son passage au large d’Ouessant permet à l’herbe de ne pas être rouge mais verte et grasse. Les vaches, peuple paisible, sont des pies noires, comme cette montagne noire vestige d’une autre ère, petit mont qui culmine et donne une vue incroyable en son sommet, de la diversité de nos champs, de nos talus, de nos forêts. Tout un chant. Et les bardes contemporains sont des armées de cornemuses et caisses claires qui défilent et bourdonnent en formation bien huilée, bagad. Mais revenons à nos moutons nains, ceux d’Ouessant ou du parc d’Armorique, espaces ouverts aux yeux d’enfants sur des truies, ou sangliers absents

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